Quand le Tour de France est créé en 1903, il est d'abord une opération marketing pour relancer un journal sportif, L'Auto. Personne n'imagine alors que cette boucle improvisée deviendra l'un des plus grands événements sportifs du monde. Mais déjà, les premières éditions accumulent des histoires qui semblent aujourd'hui sorties d'un roman.

Six étapes monstrueuses

Le premier Tour, en 1903, comporte seulement six étapes. Mais quelles étapes ! Paris-Lyon, Lyon-Marseille, Marseille-Toulouse, Toulouse-Bordeaux, Bordeaux-Nantes, Nantes-Paris. Chaque étape fait entre 268 et 471 km. Les coureurs roulent souvent de nuit, parfois plus de 17 heures sans s'arrêter.

Vainqueur de cette première édition : Maurice Garin, un ramoneur d'origine italienne, dur au mal, qui termine avec près de trois heures d'avance sur le deuxième. Une marge inimaginable aujourd'hui.

L'année où le Tour a failli mourir

En 1904 — la deuxième édition — le scandale est immense. Plusieurs coureurs sont accusés de tricheries spectaculaires : prendre le train, se faire tracter par des automobiles, recevoir des boissons trafiquées par des supporters, attaquer rivaux et arbitres dans la nuit. Certains spectateurs clouent des planches sur la route pour bloquer des coureurs adverses.

Après enquête, les quatre premiers du classement, dont Maurice Garin, sont disqualifiés. Le journal L'Auto manque d'arrêter l'épreuve. Henri Desgrange, son directeur, écrit que le Tour est « mort ». Mais il revient en 1905, avec un format remanié, des étapes plus courtes (mais plus nombreuses), et plus de contrôles. Cette résilience installe l'épreuve durablement.

Le vin et la bière comme boissons d'effort

Au début du XX^e^ siècle, les notions de nutrition sportive sont rudimentaires. Les coureurs s'arrêtent dans les bistrots, vident des bouteilles de vin rouge, parfois de champagne, parfois de bière, persuadés que cela aide à supporter l'effort. Certains coureurs racontent dans leurs mémoires avoir bu plusieurs litres de boissons alcoolisées au cours d'une seule étape de 300 km.

Le café est aussi très consommé, parfois mêlé d'autres substances aujourd'hui interdites. La frontière entre stimulant, médicament et dopage n'existe presque pas encore à l'époque.

Le règlement de la mécanique seule

Une règle célèbre, instaurée par Henri Desgrange : un coureur doit réparer son vélo seul. Pas d'assistance mécanique extérieure.

L'épisode le plus célèbre est celui d'Eugène Christophe, en 1913, dans la descente du Tourmalet. Son cadre se casse. Il porte son vélo jusqu'à Sainte-Marie-de-Campan, à plusieurs kilomètres, et soude lui-même son cadre dans une forge locale. Pendant ce temps, un jeune garçon active le soufflet pour lui — ce qui lui vaudra une pénalité supplémentaire, parce que c'est considéré comme une aide.

Il perd toutes ses chances de victoire ce jour-là. Il devient pourtant l'un des coureurs les plus aimés de l'histoire.

Les cols entrent dans la légende

Les Pyrénées sont introduites en 1910, sur l'insistance d'un journaliste, Alphonse Steinès. Quand il propose à Desgrange de faire passer le Tour par le Tourmalet et l'Aubisque, le directeur hésite : les routes sont impraticables, les coureurs risquent leur vie. Steinès part en repérage en hiver, manque y mourir dans la neige, et envoie un télégramme rassurant — « Tourmalet franchi, route praticable » — alors qu'il a en réalité été sauvé par des bergers.

Lorsque les coureurs découvrent ces cols, l'un d'eux, Octave Lapize, lance à Desgrange et ses commissaires depuis le sommet la phrase la plus citée du cyclisme : « Vous êtes des assassins ! »

Les Alpes suivront en 1911. Le Tour est devenu, en quelques années, un défi géographique autant qu'un défi physique. Pour aller plus loin, voir les cols mythiques qui ont bâti la légende.

Une couverture média d'avant la radio

À l'époque, pas de télévision, pas même de radio commerciale. Les résultats sont télégraphiés dans les villes traversées, affichés sur les façades des journaux locaux, lus à voix haute aux foules amassées. L'Auto tire à des centaines de milliers d'exemplaires chaque matin. Le Tour est un événement écrit, romancé jour après jour, avec des héros, des traîtres et des rebondissements.

Cette dimension littéraire est l'une des raisons pour lesquelles le Tour s'est ancré aussi profondément dans la culture française et européenne. Avant d'être un spectacle, il a été un récit quotidien.

Ce qu'il en reste aujourd'hui

Le Tour moderne est plus sûr, plus encadré, plus rapide, plus médicalisé. Mais beaucoup de ses rituels viennent en droite ligne de ces premières années : la lecture du parcours comme un récit, les cols comme personnages, le caractère populaire de l'épreuve, la gratuité sur le bord de la route. Comprendre ces débuts, c'est comprendre pourquoi le Tour n'est pas seulement une course — c'est une forme culturelle.