Il y a des coureurs qui calculent, qui attendent, qui économisent. Et puis il y a Tadej Pogačar, qui semble rouler avec une seule idée en tête : partir devant et voir qui peut suivre. Le Slovène a redonné au Tour de France une saveur qu'on croyait rangée dans les archives — celle de l'attaque pour l'attaque, du panache assumé, du champion qui n'attend pas la dernière montée pour faire la différence.
Un sommet atteint très tôt
Pogačar gagne son premier Tour en 2020, à seulement vingt et un ans, lors d'un dénouement resté dans toutes les mémoires. À la veille de Paris, il est encore deuxième derrière son compatriote Primož Roglič, qui semble tenir le maillot jaune. Mais lors du contre-la-montre de l'avant-dernière étape, à La Planche des Belles Filles, il renverse tout : un effort prodigieux, et le maillot change d'épaules à la stupeur générale.
Il remet ça en 2021, cette fois sans contestation. Puis viennent deux années plus dures : deuxième en 2022 et en 2023, battu par Jonas Vingegaard. Beaucoup de champions auraient douté. Pogačar, lui, est revenu plus fort.
Le doublé qui change tout
L'année 2024 marque son retour au sommet, et de quelle manière. Il gagne d'abord le Giro d'Italia, puis enchaîne avec le Tour de France — le fameux doublé Giro-Tour, l'un des défis les plus exigeants du cyclisme, que peu osent même tenter. La même année, il devient champion du monde sur route, un titre qu'il conserve en 2025, année où il remporte aussi son quatrième Tour.
Quatre maillots jaunes (2020, 2021, 2024, 2025), un arc-en-ciel sur les épaules : à un âge où d'autres cherchent encore leurs marques, Pogačar a déjà bâti un palmarès qui le place parmi les très grands.
Un style qui défie l'époque
Ce qui frappe chez lui, c'est moins le nombre de victoires que la manière. Le cyclisme moderne est devenu un sport de données, de capteurs, de plans millimétrés où l'on attaque le plus tard possible pour limiter les risques. Pogačar fait l'inverse. Il attaque de loin, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres de l'arrivée, là où la logique voudrait qu'il se contente de suivre.
Cette audace a un coût : elle l'expose, elle le rend battable, elle a parfois donné l'avantage à un Vingegaard plus économe. Mais elle fait de lui le coureur que le public attend, celui dont on ne sait jamais ce qu'il va tenter. Pour comprendre ce qui rend un tel choix si risqué et si beau, il faut se rappeler pourquoi une étape de montagne peut tout changer.
Le moteur d'une rivalité
On ne peut pas raconter Pogačar sans parler de Jonas Vingegaard. Depuis 2021, les deux hommes se partagent le Tour : Pogačar en 2021, Vingegaard en 2022 et 2023, Pogačar de nouveau en 2024 et 2025. Leur opposition de styles — l'attaquant flamboyant contre le grimpeur métronome — structure tout le cyclisme de la décennie. C'est l'histoire de Pogačar contre Vingegaard, le duel d'une génération, et chacun pousse l'autre vers ses limites.
Pourquoi il compte déjà
À l'échelle de l'histoire, Pogačar rappelle une vérité simple : le Tour n'a jamais autant captivé que lorsqu'un coureur ose. Là où l'on parlait de courses verrouillées, contrôlées, prévisibles, il a ramené l'incertitude et le frisson. On peut admirer la régularité d'un champion, mais on tombe amoureux d'un coureur qui prend des risques.
Encore jeune, il écrit une histoire dont on ignore la fin. Et c'est précisément ce qui la rend passionnante : avec lui, chaque été, on a de nouveau l'impression de ne rien savoir d'avance.