Dans un sport où les meilleurs sont souvent détectés à 14 ans et formés dans des centres dès l'adolescence, certaines carrières détonnent. Coureurs venus d'un autre sport, vainqueurs improbables, reconversions tardives : voici quelques trajectoires qui rappellent que le cyclisme professionnel n'obéit pas toujours à un script linéaire.
Le coureur qui n'aurait pas dû survivre
Eddy Merckx est sans doute le coureur le plus dominant de l'histoire — 525 victoires professionnelles, cinq Tours, cinq Giros, une victoire sur tous les Monuments. Mais en 1969, il est victime d'une chute terrible sur la piste de Blois lors d'un entraînement derrière derny. Son entraîneur derrière lui décède. Lui-même est sévèrement blessé.
Après cette chute, Merckx changera de cadre, de position, et ne sera plus jamais tout à fait le même physiquement. Il continuera pourtant à dominer le cyclisme pendant six ans. Cette résilience après traumatisme est, dans son cas, le vrai exploit.
Le boulanger devenu champion
Roger Walkowiak gagne le Tour 1956 à la surprise générale. Il n'est ni grimpeur d'élite, ni rouleur exceptionnel. Sa victoire vient d'une échappée fleuve d'étape, jugée anodine sur le moment, qui lui donne le maillot jaune — et qu'il défendra ensuite dans la montagne avec un courage inattendu.
Sa victoire fut tellement inattendue qu'elle a donné naissance à une expression française durable : « gagner à la Walkowiak » — pour parler de quelqu'un qui rafle la mise dans un contexte improbable. Walkowiak lui-même n'apprécia jamais cette étiquette, qu'il jugeait injuste.
Le coureur arrivé tard au cyclisme
Certains coureurs n'ont pas grandi dans le cyclisme. Quelques cas marquants :
- des coureurs venus du patinage de vitesse, qui partagent avec le cyclisme la même physiologie cardiaque profonde et le même travail des cuisses ;
- des skieurs de fond reconvertis, à la VO2max gigantesque, qui découvrent dans le cyclisme un terrain où leur cœur est un avantage massif ;
- des triathlètes qui basculent vers le contre-la-montre ou la longue distance ;
- des rameurs qui apportent une puissance brute hors-norme.
Tous démontrent une chose : la base cardio-pulmonaire est transférable. La technique du cyclisme, elle, peut s'apprendre rapidement à l'âge adulte.
Les retours après blessure majeure
Le cyclisme professionnel est dangereux. Beaucoup de coureurs ont survécu — et même triomphé — après des accidents graves :
- Fabio Casartelli est mort sur le Tour 1995, dans une descente du Portet-d'Aspet. L'événement a marqué tout le cyclisme moderne, qui a depuis rendu le port du casque obligatoire (instauré au début des années 2000).
- Joseba Beloki chute violemment en 2003 dans une descente fondante. Sa carrière au sommet est terminée — mais il revient à la compétition.
- Plusieurs coureurs contemporains sont revenus après fractures de bassin ou traumatismes crâniens, parfois dans les six mois.
Ces retours posent une question essentielle : qu'est-ce qui pousse à reprendre, après avoir vu de près le pire que ce sport peut faire ? La plupart des coureurs interrogés répondent simplement : « parce que c'est ce que je fais. »
Les vainqueurs « hors-cycle »
Certains coureurs gagnent une seule grande course dans leur carrière, puis disparaissent. Federico Bahamontes restera comme l'un des plus grands grimpeurs de l'histoire, vainqueur du Tour 1959 et du grand prix de la montagne à six reprises, mais incapable de gagner un grand tour à plusieurs reprises.
À l'inverse, certains coureurs deviennent multi-vainqueurs sur une période très courte, puis s'effacent — la fenêtre de domination d'un coureur du Tour est souvent étroite, 5 à 7 ans au maximum à très haut niveau.
Les reconversions après la course
Beaucoup de grands coureurs deviennent directeurs sportifs, consultants TV, parfois chefs d'entreprise. Quelques-uns prennent des trajectoires plus surprenantes :
- gestionnaires d'hôtels dans les Alpes ou les Pyrénées ;
- producteurs de vin ou d'huile d'olive dans leur région ;
- fondateurs de marques de cycles ;
- élus locaux, parfois maires de leur ville d'origine.
La discipline acquise pendant vingt ans de cyclisme professionnel se transfère bien, semble-t-il, à beaucoup d'autres domaines.
Ce que ces trajectoires nous disent
Le Tour de France est, vu de loin, un spectacle de prodiges hyper-spécialisés. De près, c'est aussi un sport qui accueille des trajectoires en dents de scie, des bifurcations tardives, des retours impossibles. Cette épaisseur humaine est l'une des raisons pour lesquelles le cyclisme reste, plus que beaucoup d'autres sports, une matière à récits.
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