Les plus belles rivalités opposent souvent deux camps. Celle de Bernard Hinault et Greg LeMond a quelque chose de plus troublant : elle a éclaté entre deux hommes du même maillot, dans la même équipe, censés rouler l'un pour l'autre. C'est ce paradoxe qui en fait l'une des histoires les plus fascinantes du Tour de France.
Le patron et le jeune Américain
Au début des années 1980, Hinault règne sur le peloton. Surnommé « Le Blaireau », il est le patron au sens plein du terme : celui qui dicte la loi, impose le rythme, décide quand la course s'anime. Quatre Tours déjà gagnés, une autorité naturelle, un caractère entier. Son portrait complet se lit dans Bernard Hinault, le dernier grand patron français du Tour.
Face à lui — ou plutôt à ses côtés — arrive Greg LeMond, jeune Américain talentueux, venu d'un pays sans grande tradition cycliste. Les deux hommes courent ensemble chez La Vie Claire. Sur le papier, l'équipe est faite pour gagner. Dans les faits, elle abrite deux ambitions qui ne pourront pas longtemps cohabiter. La trajectoire de LeMond est racontée dans Greg LeMond, le champion du retour.
1985 : la promesse
En 1985, le scénario semble clair. Hinault vise un cinquième Tour, LeMond accepte le rôle d'équipier modèle et l'aide à l'emporter. Le Français gagne, l'Américain se tient à sa parole. Mais une promesse aurait été faite en retour : l'année suivante, ce serait au tour de LeMond d'être protégé, et à Hinault de l'épauler.
Cette idée de dette sportive est au cœur de tout. Dans une équipe, on se sacrifie pour son leader en échange, parfois, d'une reconnaissance future. LeMond pensait avoir acheté son tour de gloire. La suite allait montrer que ces accords, dans le feu de la course, tiennent rarement.
1986 : la rivalité éclate
L'édition 1986 reste l'une des plus tendues de l'histoire du Tour. Au lieu de se mettre au service de LeMond, Hinault attaque. Encore et encore. Il met l'Américain en difficulté pendant des jours, prétend tester son coéquipier, fatiguer les adversaires. Mais sur la route, la frontière entre aider et combattre devient invisible.
LeMond doit alors livrer un combat étrange : se battre à la fois contre le reste du peloton et, surtout, dans sa propre équipe, contre l'homme censé le soutenir. Il finit par l'emporter et remporte son premier Tour. L'image reste : les deux coureurs main dans la main au sommet de l'Alpe d'Huez, sourire de façade sur une tension réelle. Une photo de réconciliation qui ne réconcilie rien.
Deux mondes qui se croisent
Cette rivalité dépasse les deux hommes. Hinault incarne une certaine idée du cyclisme : européen, hiérarchique, où le patron commande et où l'on attend son tour. LeMond annonce un autre monde : plus international, plus individuel, où le talent ne s'efface pas par respect de l'ordre établi.
En se battant l'un contre l'autre, ils ont, sans le vouloir, accéléré la mondialisation du cyclisme. La victoire de LeMond a ouvert la route à des générations de coureurs venus d'ailleurs, persuadés désormais que le Tour pouvait se gagner même sans être né au cœur des traditions européennes.
Ce que cette histoire nous laisse
Le duel Hinault-LeMond raconte une vérité souvent cachée du cyclisme : le danger ne vient pas toujours de l'adversaire d'en face, parfois il roule juste à côté de vous. Il montre aussi qu'une rivalité peut naître de la loyauté trahie autant que de l'opposition franche.
Des décennies plus tard, on continue de débattre : Hinault a-t-il vraiment voulu aider LeMond, ou seulement retarder l'inévitable ? La réponse importe peu. Ce qui reste, c'est le souvenir d'un Tour où deux champions du même camp se sont disputé la victoire jusqu'au bout — et l'idée, troublante, que les plus grandes rivalités sont parfois affaires de famille. On en retrouve l'écho dans les rivalités qui ont marqué l'histoire du cyclisme.